3. pour une pratique de la réparation

En 2024, une fois leurs traversées achevées, Mélodie Lasselin & Simon Capelle rassemblent une équipe d’artistes pluridisciplinaires afin de proposer un spectacle d’une durée de deux heures qui fusionnent les matières et proposent un chant polyphonique et scénique sur la question de l’ennemi.

Comment se définit un ennemi ? À quoi nous opposons-nous, quelles alliances sommes-nous amenés à construire ? Comment inventer l’Europe de demain malgré les conflits, les guerres, et l’opposition des nations ?

conception, texte & mise en scène : Mélodie Lasselin & Simon Capelle
création sonore : Quentin Conrate – Baptiste Legros
création lumières : Caroline Carliez
scénographie : Emma Depoid
photographie : Martina Pozzan
production : ZONE -poème-
partenaires : recherche en cours

ENNEMI est un projet global de création artistique sur la relation aux guerres dans les pays d’Europe n’appartenant pas à l’Union européenne. Après avoir clôturé un premier travail au long cours intitulé BARBARE sur les pays membres de l’Union européenne mené de 2019 à 2022, les artistes Mélodie Lasselin et Simon Capelle se confrontent aux pays restants de l’Europe dans l’optique de créer une oeuvre pour la paix et d’interroger la figure de l’ennemi.

 

————-ENTRETIEN————–

Vous le racontez, le projet ENNEMI est la suite logique de votre création BARBARE. Comment cette transition se fait-elle ?

Notre travail est irrémédiablement lié à notre existence. Nous l’avons raconté dans notre précédent spectacle, BARBARE (odyssées). Puisque nous sommes artistes et que nous vivons ensemble, notre recherche s’ancre aussi dans le réel, pas seulement dans la fiction et l’esthétique. Aussi, quand l’équipe de création se réveille au lendemain des premières dates de représentation et apprend que la guerre en Ukraine a éclaté, ce projet, déjà existant, devient une urgence et une nécessité. Sortir des frontières de l’Union européenne qui nous garantissent une certaine stabilité, quitter l’intérieur, et aller voir à l’extérieur, le sort des pays qui sont proches d’entrer dans l’Union européenne ou qui au contraire restent tout à fait à distance par le jeu d’emprises et de conflits encore en cours.

Là où BARBARE posait un questionnement sur la possibilité d’une union entre des pays très différents mais appartenant à un ensemble politique, comment est-ce qu’ENNEMI vous permet-il de rassembler des pays aussi variés, aux histoires aussi différentes, que la Suisse ou l’Arménie par exemple ?

Oui, cette question-là, c’est presque le coeur de la recherche. Est-ce qu’une thématique peut parvenir à traverser des géographies aussi contradictoires ? Notre travail, jusqu’ici, nous a appris à dénicher les liaisons, les lisières et les passerelles. Nous voulons confronter des relations extrêmement diverses à la question de la guerre. Avoir un ennemi de toujours, presque transmis par l’héritage de l’Histoire, n’a rien à voir avec un pays qui n’a jamais connu de conflit depuis un siècle sur son territoire. La question de la neutralité est aussi une spécificité européenne dont on voit bien aujourd’hui comment elle pose problème. On exige la plupart du temps d’un pays qu’il prenne partie au coeur d’une opposition qui le dépasse. D’ailleurs, le mot ennemi est forgé étymologiquement comme l’inverse de l’ami, pas comme une notion spécifique.

Dans votre démarche, il y a toujours une très grande vigilance à la question de la langue et des sensations du corps. Comment liez-vous ces domaines ?

Sur le terrain, ce qui nous met en prise avec les cultures, les histoires, mais surtout avec les êtres humains, c’est la possibilité de se voir dans le même espace-temps, et la possibilité ou non de trouver un terrain d’entente linguistique, parler la même langue ou non. Dans certains pays, il y a plusieurs langues parlées, officielles ou non, et là, ce peut être l’origine d’un conflit ; le sentiment d’appartenance à telle ou telle histoire, telle ou telle communauté. Débusquer notre propre regard de français, d’occidentaux, d’individus nés dans l’Union européenne comme une évidence, c’est déjà nourrir la possibilité d’opérer la traduction dans une forme esthétique de ce dont nous sommes témoins.

Le spectacle BARBARE (odyssées) s’achevait sur un poème-paysage, comme un désir de faire union à partir d’une géographie physique et mentale. Ce qui paraît animer votre nouvelle recherche, c’est la question de la réparation.

Si l’on part du plus proche, on sait que les futurs pays à entrer dans l’Union européenne seront des pays de l’ex-Yougoslavie dont les frontières sont extrêmement récentes et qui sont encore aux prises avec la nécessité de panser des plaies, de soigner des blessures. Aujourd’hui, on voit également des pays demander d’urgence une adhésion à cause de la guerre qui vient d’éclater en Ukraine. Nous croyons que notre rôle n’est pas uniquement de nous pencher sur le présent mais aussi de préparer le futur, ou du moins de penser ses fictions. Ce qui veut dire ici, imaginer comment réparer l’Europe après la guerre, ou pendant la guerre si elle dure. C’est une tâche immense, extrêmement dure, mais il ne faut pas oublier que la réparation est déjà à l’oeuvre dans de nombreuses lisières de notre continent. On peut penser à l’accueil des réfugiés, pour lesquels il y a déjà de nombreux humains au travail depuis des années, ou à la ville-frontière de Nicosie, toujours divisée, et dans laquelle nous avons rencontré des associations qui passent par la culture pour recréer des liens entre des peuples ennemis. Nous n’avons pas d’autre choix que de nous mettre à notre tour au travail.