ZONE
  • — première : mai 2016 Montpellier
  • — interprétation : Simon Capelle, Valentin Rolland, Morgan Lloyd Sicard, Mathias Labelle, Laurent Cogez, Vincent Steinebach, Quentin Ménard, Christophe Gaultier, Matthias Jacquin
  • — zone : IV

exode est un monologue crépusculaire en dix chants qui s’étend au milieu de la nuit jusqu’au retour de l’aube. Il est un appel d’une seule voix pour la percée de la lumière dans un monde peuplé de veilleurs de nuit. Un poème à crier, à murmurer, à chanter, enveloppé de musique.

texte : Simon Capelle
musique : Töfie
Sélectionné pour être lu dans le cadre du Festival Texte en cours du 3 au 7 mai 2016 à Montpellier.
 
 
Dans la tragédie grecque, l’exodos désigne les tous derniers vers portés par le choeur et qui consiste en une conclusion, parfois sous la forme d’une maxime, de la pièce. C’est un dénouement, même si l’action dramatique est déjà achevée au moment où sont prononcés ces derniers mots.
 
Littéralement, ex-odos, « hors de l’ode », c’est sortir de la route, c’est l’issue, et c’est aussi « hors du chant ». Symboliquement, c’est une déviation, c’est un cadre que l’on rappelle, c’est l’à-côté qui est pourtant le coeur.
 
exode sera donc à la fois la conclusion d’une trilogie (zone I, II, III) revisitant les principes de la tragédie grecque : le choeur, l’agôn, le héros, ainsi que les Episodes, les Stasimons, l’apparition et la disparition de la catastrophe ; mais également, un dernier chant à la recherche d’une issue, un appel d’air, une sortie de route dérogeant aux principes fondamentaux de ce projet (18 personnages, un nombre équivalent de répliques, etc.).
L’écriture de ce texte, c’est celle de ces faux enchantements, ces amusements, que l’on réclame, que l’on nous promet et que l’on nous recommande vivement, encore et encore ; cette condamnation systématique de ce que l’on appelle le sérieux ; ce produit de la fête, du rire, et de l’acquiescement commun qui serait enfin la solution à nos maux, puisque, oui, il faut le dire, nous avons oublié toutes ces années de nous amuser, nous nous sommes enfermés dans une crise d’inquiétude qui nous paralyse et nous empêche de vivre, et d’être libre, et de faire ce que l’on veut. Nous sommes de pauvres victimes piétinés par notre cerveau. Nous rampons sous le poids de nos angoisses, quand il serait tellement plus simple de sourire, de s’épanouir, d’exploser sur la scène de la vie.
Voilà ce que l’on nous vend. Et peut-être particulièrement, encore une fois, cette génération qui a vu son enfance rayonnante s’effondrer dans la chute des idéologies, les crises intellectuelles, le déclin économique, de tout ce en quoi leurs parents croyaient. Comme détachée du passé, elle regarde la jeunesse et lui enjoint de cesser de penser, de réfléchir, de chercher du sens. Il faut qu’elle brûle la vie, il faut qu’elle explose, il faut qu’elle s’amuse. Il faudrait en somme qu’elle retrouve ce paradis perdu que fut leur propre jeunesse bénie, ou bien celle mythologique narrée par leurs propres parents.
Or ce n’est absolument pas là que nous en sommes.
Ce n’est pas de là que j’erre chaque nuit, dans l’impossibilité de commencer la moindre phrase, dans l’hésitation, dans l’incertitude.
D’abord, parce que je n’écris pas seulement pour moi et depuis moi, mais bien parce que j’écris depuis le monde, et en me trouvant en lui, en me cherchant en lui, et qu’aujourd’hui, oui, cela devient terrifiant. Cela s’approche de l’inconcevable, de l’irrecevable.
Que l’on ne s’inquiète pas, ils sont là les mots, les phrases, les textes de jeunesse, avec leurs lots de furie, d’espoir, d’amour, de rêves. Il y en a plein les tiroirs.
Pourtant ils ne résonnent pas, étrangement. Eux qui devraient tellement être la solution.
Non, bien plus proche de moi en ce moment, je retrouve quelques phrases écrites à la volée, en nombre vraiment restreint, et puis quelques images que je ne comprends pas, et des impressions, cela beaucoup, des impressions de la ville, de la rue, de la géographie physique en somme, et de moins en moins, des gens. Ils m’échappent. Parfois je perds le sens de ce qui m’attache au commun. Je ne retrouve plus aussi facilement qu’auparavant ce chemin qui me permettait de joindre mon voisin en un regard, en un mot, en un sourire.
 
Je ne me retrouve plus qu’au hasard d’une rue parcourue des centaines de fois depuis mon enfance. Je ne me retrouve plus que rarement, mais cela toujours dans l’espace de cette ville, et sans être parvenu à ce jour à mettre les mots justes sur ces retrouvailles.
 
Peut-être qu’il est juste ce dernier mot : retrouvailles.