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Plateforme Ouverte de Nourritures Théoriques


Cette page accueille les écrits théoriques, les réflexions sur les arts de la performance (et sur tous les arts) de tous ceux qui voudront bien y contribuer à leur mesure et dans un cadre très ouvert. Vous pouvez nous envoyer vos écrits à zonepoeme@gmail.com.

trans-performance / Simon Capelle

De l’incertitude, de l’inexactitude de la pensée jaillit peut-être ce siècle dont le tâtonnement constant et périlleux fragilise toute tentative d’affirmer. Or s’il est un lieu où il soit permis d’ébranler sans résoudre, c’est celui de la scène dont l’espace et la temporalité — indéfinie aussitôt définie — parviennent, dans le meilleur des cas, à juguler notre aspiration à l’ordre et à l’équilibre. De ce que pourrait donner à voir aujourd’hui cette scène, de multiples définitions surgissent.

À côté des traditionnelles narrations et de l’abstraction apparue au siècle dernier (et qui perdurent), on tente l’expérience collective, l’immersion, la participation, la transformation de la représentation en un processus de représentation, la sensation, et l’exploration d’une fluidité de l’imaginaire. Ce sont ici des thématiques, des structures et des sujets définis précisément sous le terme de dramaturgie que l’on s’emploie à commenter, à articuler, à démontrer, ou bien à rendre visibles, subtiles, passant de l’incolore à la couleur, de l’inodore à l’odeur, dans une recherche patente d’entrer dans le corps du spectateur les informations que l’on a soi-même voulues digérer.

La représentation en tant qu’objet peine à établir avec le spectateur un pacte suffisamment puissant pour que tous les sujets présents dans la même pièce adhère à la même fiction, fusse-t-elle documentée. A cet horizon, on peut imaginer une échappée. Prenons le rêve et le cauchemar, par exemple ; rares expériences de pensée qui diffèrent. Prenons le voyage, qui bouscule allègrement (même à travers ses clichés) les perceptions du réel (bien loin des entretiens davantage proches de l’interrogatoire).

S’il est vrai que notre monde substitue à la fiction une virtualité du réel, et qu’il est désormais presqu’impossible d’être contaminé par le récit de quelque chose d’autre que soi, alors la scène pourrait devenir le lieu où l’on recommence à croire à l’impossible. Le lieu utopique, sans lieu. Car si l’image et l’idée rivalisent d’ingéniosité pour contaminer nos esprits, il n’y aura peut-être bientôt plus que l’exil qui puisse nous changer.

En ce sens, nous avons entrepris avec Mélodie Lasselin, depuis nos premières créations ensemble au sein de cette compagnie, quelque chose que l’on pourrait appeler trans-performance.

MIRACLE (zone -VII-), performance commune réalisée dans l’espace public, proposait, dès 2016, une lente marche l’un vers l’autre pendant une heure. Réalisée sur les places importantes de métropoles, elle faisait de l’interruption de la circulation son premier motif. Nous étions chaque fois conscients du passage, des traversées, par le ralentissement du nôtre. La représentation, décidée par le regard des passants qui se constituaient librement en public, n’émergeait qu’au travers de l’instabilité de l’image et de l’incertitude de son dénouement.

Pour UTOPIA (zone -IX-), notre travail préparatoire se résumait à marcher dans chacune des rues de la ville de Lille afin de bousculer sensiblement notre perception du réel, et de la réalité vécue que nous avions de la ville où nous habitons depuis de nombreuses années. Cette première étape, cette performance invisible, est peut-être le coeur de l’oeuvre qui se déploya ensuite et qu’il fut possible de partager avec d’autres.

Maintenant, avec BARBARE (zone -XIV-), nous voyageons dans chaque pays de l’Union Européenne. Jamais dans le but de la connaissance, de la recherche de la singularité ou de l’identité, mais dans le souci propre à l’odyssée : la projection de chimères, de fictions, de rêves au long de la traversée. Notre outil : ce corps dont nous disposons et que l’on transporte de lieux en lieux, d’images en images, de récits en récits, dans l’espoir que quelque chose traverse ensuite la paroi (il faudrait dire la peau), au croisement de l’information, de la sensation, du fantasme.

(J’ouvre ici une parenthèse pour imaginer que le mot tourisme est un leurre. Que les touristes, cela n’existe pas. Et qu’il y a pour chaque voyage entrepris une profondeur de champ qui nécessairement à un endroit devrait pouvoir échapper à la globalisation et à la consommation.)

La trans-performance peut-elle migrer vers la représentation ? Nous l’essayons. Elle pousse, en tout cas, à ré-imaginer les processus de création et les propositions scéniques. Ici une représentation reposant sur une très large part d’improvisation et de composition en temps réel. Là une forme décomposée en épisodes où chaque performance diffère, peut s’extraire de l’ensemble, s’offrir comme une temporalité particulière. Là encore, une adaptation totale à de nouveaux espaces (non-théâtraux quoique pourvus d’une théâtralité certaine) et leur habitation.

Un mot encore, pour clôturer provisoirement. On sait que le poète et homme de théâtre, Antonin Artaud, fit deux grands voyages dans son existence : l’un au Mexique, l’autre en Irlande. Le premier donna naissance à de nombreux écrits, l’autre ne laissa aucune trace littéraire et se conclut par une ultime « performance » qui le vit être emprisonné et déporté par la police. On sait peut-être moins que la remarquable préface de Le théâtre et son double, après des dizaines de brouillons, fut achevée au milieu de l’Atlantique sur un bateau.